La naissance de la frite moderne

Au début du 19e siècle, comme nous l'avons vu dans la préhistoire de la frite, la frite domestique embourgeoisée commence à se plonger dans un bain de graisse, tandis que la frite des rues se popularise à Paris grâce aux marchandes de beignets. Ce sont elles qui sont à l'origine de l'extraordinaire culture de la frite qui va se développer dans la Ville Lumière...

Avant 1830, de rares témoignages

 

Pendant que la pomme de terre frite s’embourgeoise au sein des ménages aisés et dans les restaurants, elle continue à progresser dans les rues de Paris. Dans les années 1820, elle est bien présente, mais dans l’indifférence presque totale des observateurs de la vie parisienne (1). C'est le désintérêt des auteurs de l'époque pour cette culture populaire qui nous prive des sources précieuses qui pourraient déterminer précisément l'année de l'apparition des rondelles de pommes de terre dans les poêles des marchandes de beignets des rues de Paris. Faute de documents, on peut juste affirmer que cela s'est produit entre 1783, date du premier témoignage de beignets sur le Pont-Neuf, et 1815, date du plus ancien témoignage de pommes de terre frites dans les rues de Paris, à l'occasion du retour de Napoléon à Paris au bout de sa campagne des Cent-Jours (2). D'après un témoignage de 1831, il y aurait des marchandes de pommes de terre frites sur le Pont-Neuf depuis les années 1790, mais le manque de précision de cet auteur nous contraint à la plus grande prudence...

 

(1) Ce sont les vaudevilles qui en parlent les premiers, peu avant la déferlante  de 1830, au moins à partir de 1827. Le Figaro, 5 novembre 1827, p. 754, col. 1 ; Gazette des théâtres, 29 mars 1832, p. 4, col. 2 ; Charles Dupeuty, Émile Vanderburch, Balochard, vaudeville en trois actes, représentée pour la première fois, sur le théâtre du palais-royal, le 29 avril 1839, Paris, Vve Dondey-Dupré, 1839, p. 16, col. 2.

(2) Étienne-Léon de Lamothe Langon, Les après-diners de Cambacérès, t. 3, Paris, Arthus Bertrand, 1837, p. 180.

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1830-1840, l'omniprésence de la pomme de terre frite dans les rues parisiennes

 

Subitement, le fracas de la Révolution de Juillet 1830 focalise l'intérêt des artistes et des hommes de lettres sur les conditions de vie du petit peuple parisien, précisément celui qui est monté sur les barricades. C'est ainsi qu'on assiste à un véritable déferlement de textes et d'images témoignant d'une culture de la frite déjà bien établie dans les rues de Paris et incarnée par la figure de la marchande de pommes de terre frites.

 

Ainsi, à travers les romans populaires, les physiologies, les journaux, les vaudevilles, les chansons, les lithographies ou les chroniques judiciaires, on se rend compte que les marchandes (1) de pommes de terre frites ont considérablement élargi leur territoire. Désormais, il plane un fumet de friture au saindoux aux alentours du Pont-Neuf, sur le Quai de l’école, sur le Pont au Change, sur la Place de l’Hôtel-de-Ville, ainsi que sur les divers quais de la Cité et de l’île Saint-Louis. L’odeur se répand également sur les Champs-Élysées, ainsi qu’aux abords des théâtres de Bobino, du Gymnase, de la Porte Saint-Martin et du boulevard du Temple. Partout se débitent des rondelles de diverses dimensions plongées dans la poêle et servies dans des paquets ou des cornets confectionnés en papier de récupération (2).

Dorénavant, la marchande de pommes de terre frites, héritière de la marchande de beignets, se distingue nettement des autres métiers. Investie d’une identité propre, elle est devenue une figure incontournable de la vie de la rue parisienne. Elle est décrite pour la première en 1831 dans un article à caractère physiologique du Gastronome, Journal universel du goût. L'auteur y parle de « vieilles sybilles édentées » qui préparent, non plus des beignets, mais bien des pommes de terre frites à partir de rondelles crues jetées dans la friture :

 

"D’abord, c’est l’enveloppe terreuse que râcle un couteau ébrêché, et qui découvre une substance ferme et appétissante aux yeux, mais indigeste et peu flatteuse au palais ; ce ne sont pas des beignets : on coupe les longues dans leur longueur, les rondes dans leur rondeur, puis dans cet état de crudité elles vont pêle-mêle au fond de la tôle noircie changer de goût et de couleur. La friture est puissante magicienne. (…) Lorsque le temps de cuisson est écoulé, ce qu’on juge sans peine au rissolement des rondelles, on les retire soigneusement avec une écumoire pleurante (3)."

Une vie miséreuse

Accroupie derrière son fourneau, la marchande mène une vie particulièrement pénible et est constamment pourchassée par les agents de police chargés de fluidifier le trafic dans les rues désespérément encombrées de la capitale française. Acculée, elle se réfugie aux frontières entre l’espace public et l’espace privé, dans des réduits particulièrement exigus où elle doit trouver la place pour entreposer le fourneau, le bois, la réserve de saindoux et les pommes de terre (4).

 

À l’hostilité manifeste des représentants de l’ordre, s’ajoutent les craintes réitérées vis-à-vis de leur marchandise, de leur compétence et des conditions d’hygiène dans lesquelles elles exercent leur métier. Pour les uns, ces femmes représentent un danger sanitaire qui nécessite un contrôle accru (5). Pour d’autres, elles souffrent d’un manque cruelle de compétence, comme le souligne l’écrivain Etienne-Léon de Lamothe-Langon (1786-1864), qui situe l’art de certains romanciers « entre l’industrie du cocher de fiacre et le savoir-faire du marchand de pommes-de-terre frites (6) ».

Cette situation compliquée pousse d’ailleurs certaines marchandes à s’adonner à la boisson et à agresser leur entourage, comme cette Marie Bressard qui écope de quinze jours de prison pour « rébellion envers des agents de la force publique (7) ». Ce genre d’incident, bien entendu, vaut à ces marchandes une fâcheuse réputation de femmes turbulentes, peu éduquées, brailleuses et particulièrement indisciplinées.

Fort heureusement, tout n’est pas aussi noir dans le métier, sans quoi il aurait probablement disparu. La clientèle est populaire, certes, mais elle est nombreuse. Elle apprécie ce mets bon marché, nourrissant, chaud et croustillant, qualités très rares dans la cuisine des plus humbles habitués aux aliments bouillis et par conséquent mous.

Des clients miséreux

Il est donc évident que la "restaurateuse en plein vent (8)" ou le "Véfour du coin (9)", comme certains hommes de lettre se plaisent à les nommer, ne s’adressent pas au bourgeois au nez délicat qui dîne habituellement au Café Anglais ou chez Véry. Il s’agit plutôt de « malheureux affamés », de quelques prolétaires que le mauvais sort a condamnés à vagabonder (10), d’espiègles gamins ou d’artistes bohême, à l’image du jeune romancier fugueur Camille Bernay (1813-1842), astreint à s’en nourrir pendant l’écriture de son premier et unique roman, Sous les toits (11). Nulle doute que la pomme de terre frite est « l’amie des manœuvres et des petits artisans », « le déjeuner des vainqueurs de juillet » (12). Et nulle doute que l’apparition de pommes de terre frites dans la littérature souligne systématiquement la situation de misère des artistes si bien décrite par Jules Janin (1804-1874) dans son Histoire du théâtre à 4 sous :

 

« Autrefois, l’art dramatique avait ses fêtes de la nuit, ses arrêts du matin, des princes et des rois à ses genoux, un palais au Palais-Royal ; aujourd’hui l’art dramatique mange des pommes de terre frites sur le boulevard du Temple, il raccommode ses bas troués à la porte de son théâtre, il s’enivre chez le marchand de vin ; il avait du fard autrefois, il a de la farine maintenant (13). »

Le titi parisien et la frite

 

Avec l’artiste maudit, le gamin de Paris incarne à merveille le consommateur de pommes de terre frites. Dans les années 1830, il adopte comme cri de liberté « Vive la joie et les pommes de terre frites ! (14)». On le voit régulièrement en train de manger son cornet au coin du boulevard du Temple (15) ou ailleurs :

« Boulevard du Temple. (…) à l’amphithéâtre, on reconnaît le type du gamin de Paris, la casquette sur l’oreille, les bras nus, les mains sales, mangeant dans l’entracte des pommes de terre frites ou des moules cuites à l’eau (16). »

... quand il ne l’emporte pas carrément à l'intérieur de l’un de ses théâtres préférés :

« Le gamin de Paris est en général de petite taille, pâle, fluet, peu musclé, mais d’autant plus agile. Quand il ne mange pas chez ses parens ou chez ses maîtres, il se prive de ses repas ordinaires pour entrer au théâtre des Funambules, à celui de madame Saqui, ou au paradis de la Porte-Saint-Martin ; alors son dîner se compose d’un peu de pain, de pommes de terre frites, ou de quelques autres comestibles des restaurateurs en plein vent (17). »

 

Ce genre de situation peut d'ailleurs dégénérer comme à l’occasion de cette bagarre qui éclate au théâtre des Funambules entre un bourgeois naïf et un gamin impétueux lui ayant renversé son paquet de pommes de terre frites sur le pantalon (18).

Prévoyant, le titi parisien fait des réserves et circule régulièrement avec quelques pommes de terre frites refroidies dans une de ses poches (19). Il symbolise ainsi le peuple parisien pauvre, turbulent, bruyant et débrouillard, comme ce gamin d’une revue de 1837 qui s’esclaffe : « C’est que je suis un enfant de Paris et que je parle à tous le langage des faubourgs, asile accoutumé des amours et des ris, des étudiants et des grisettes, des rentiers et des pommes de terre frites (20). »

(1)Bien qu’il y ait des marchands de pommes de terre frites des deux sexes, les sources insistent systématiquement sur les marchandes. C’est pourquoi nous l’avons mis systématiquement au féminin.

(2) Revue de Paris, 1832, p. 25 ; Le Figaro, 27 juillet 1833, p. 2, col. 2 ; Nouveau tableau de Paris au XIXe siècle, t. 5, 1834, p. 219, 220 ; Abel Hugo, La France pittoresque, t. 3, Paris, Delloye, 1835, p. 120, col. 2 ; A. de Bornstedt, Fragmens des silhouettes de Paris, Le gamin de Paris, dans Revue du Nord, Paris, février 1837, p. 325 ; Joseph Mainzer, "La marchande de friture", Les français peints par eux-mêmes, Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, t. 5, Paris, L. Curmer, 1842, p. 313 ; Jacques Arago, Comme on dîne à Paris, Paris, Berquet et Pétion, 1842, p. 65, 66 ; Journal des débats, 23 novembre 1834, p. 2, col. 1.

(3) "La pomme de terre frite", Le gastronome, Journal universel du goût, rédigé par une société d’hommes de bouche et d’hommes de lettres, n° 116, deuxième année, jeudi 28 avril 1831, p. 4.

(4) Joseph Mainzer, op. cit., 1842, p. 314.

(5) "Les cuisines en plein vent", Le gastronome, Journal universel du goût, rédigé par une société d’hommes de bouche et d’hommes de lettre, n°72, jeudi 25 novembre 1830, p. 4, 5.

(6) Etienne-Léon de Lamothe-Langon, Les filles du parfumeur, Paris, Lachapelle, 1834, p. 345.

(7) La Meuse, 11 août 1856, p. 3, col. 2.

(8) Théophile Marion Dumersan, Dumanoir, La canaille, comédie-vaudeville en trois actes, représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 6 avril 1839, Paris, J.-N. Barba, 1839, p. 18, col. 1.

(9) Mathieu-Barthélémy Thouin, Eugène Fillot, fleury, La barrière des martyrs, prologue en un acte, Paris, Marchant, 1838, p. 8, col. 1, 2.

(10) Mainzer, 1842, p. 312.

(11) Camille Bernay, Sous les toits, Paris, A. Ledoux, 1833, p. 56, 57 ; Encyclopédie du dix-neuvième siècle, Paris, Bureau de l’Encyclopédie du 19e siècle, 1843.

(12) "La pomme de terre frite", op. cit., 1831, p. 4.

(13) Revue de Paris, t. 43, 1832, p. 135.

(14) Revue du théâtre, 28 février 1838, p. 319, 320.

(15) Le Figaro, 11 décembre 1840, p. 2, col. 2, 3.

(16) Abel Hugo, La France pittoresque, t. 3, Paris, Delloye, 1835, p. 120, col. 2.

(17) A. de Bornstedt, "Fragmens des silhouettes de Paris, Le gamin de Paris", Revue du Nord, Paris, février 1837, p. 325.

(18) Le Messager de Gand, 2 novembre 1842, p. 2, col. 2.

(19) Auguste Ricard, Ma petite sœur, vol. 1, Paris, Lachapelle, 1839., p. 27-29 ; Auguste Ricard, Le tapageur, t. 1, Paris, G. Barba, 1841, p. 231, 232.

(20) Clairville (pseudonyme de Louis-François-Marie Nicolaï), Gay de La Tour de Lajonchère, 1836 dans la lune : revue mêlée de couplets, précédée de « l’astronome du Quai des lunettes », Paris, Morain, 1837, p. 20.

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Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1831. Cette œuvre présentée à l'exposition de 1831 symbolise parfaitement l'héroification du peuple révolutionnaire dans l'art des années 1830. Le gamin de Paris communément appelé le titi est ici bien représenté.

La plus ancienne représentation connue d’une marchande de pommes de terre frites dans une rue de Paris. Les français peints par eux-mêmes, Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, t. 5, Paris, L. Curmer, 1842.

Une des plus anciennes représentations de mangeur de pommes de terre frites (il en existe une des années 1820 que nous n'avons pas encore retrouvée). Honoré Daumier, « L’acteur des funambules », Le Charivari, 19 février 1842. La misérable condition de l’artiste qui se nourrit de pommes de terre frite est illustrée ici par le caricaturiste (1808-1879) qui représente un acteur du fameux théâtre les funambules installé boulevard du Temple. C’est dans ce théâtre que s’est fait connaître Debureau, le plus illustre Pierrot de l’histoire (incarné par Jean-Louis Barrault dans Les enfants du Paradis de Marcel Carné) qui ne manque pas, lui non plus, d’évoquer les frites dans ses pièces (Musée ou magasin comique de Philipon, 1842-1843, p. 178, col. 1).

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

1830-1840, l'omniprésence de la pomme de terre frite dans la littérature parisienne

 

Les effets conjugués de la Révolution de juillet 1830, du développement de la littérature populaire et de celui des physiologies font entrer durablement la pomme de terre frite dans le paysage littéraire parisien. Les auteurs en font un véritable accessoire littéraire, faisant naître un certain nombre d’expressions comme "manger des pommes de terre frites (1)" ou "vivre de pommes de terre frites (2)", signifiant vivre de peu de choses.

Au fil des romans et des vaudevilles des années 1830 et 1840, on peut croiser les destins de cet Ivan, homme de lettres recyclé en décrotteur et "dînant avec trois sous de pommes de terre frites (3)", ou celui de Julien, peintre sans travail, affamé, qui, "comme un naufragé de la Méduse", sort "furtivement le soir pour aller dévorer le long des quais une portion dérisoire de pommes de terre frites (4)", quand il ne s’agit pas du "beau cavalier, vêtu avec élégance" d’Auguste Ricard (1799-1841), s’aventurant dans les cloaques d’un quartier, "coudoyant des ouvriers ivres, et consultant le cadran de sa montre à la clarté de la pâle chandelle d’un marchand de pommes de terre frites (5)."

Paul de Kock (1793-1871), qui s’est fait une spécialité de la "peinture des mœurs de la petite bourgeoisie et des gens d’en bas (6)", recourt abondamment à cette frite populaire. Sa Demoiselle du cinquième fait "tant de manières, que chacun dans la maison serait bien aise de savoir si c’est la fille d’un prince ou d’un marchand de pommes de terre frites (7)". Son Carotin, complètement ruiné et déballant un paquet de frites au milieu d’une tablée médusée, enjoint ses camarades de ne pas dédaigner ce mets "sain, savoureux, nourrissant (8)". Son Cabrion, par contre, est moins flatteur dans son appréciation : "j’ai mangé bien des poulets dans ma vie, mais je suis forcé d’en convenir, près de celui-là c’étaient des pommes de terre frites (9)." Chez le dramaturge Pierre Tournemine (1796-1846), l’orgueilleux Pichard du Château d’Hutteldorf, tout aussi dédaigneux, répond à Fifine qui lui apporte des pommes de terre frites : "Est-ce que je suis fait pour manger de ces saletés-là : je veux à d’t’heure, des poulets, des truffes, des bœufs à la mode, des vins de Bordeaux, et de l’eau de selz (10)." Mais tout cela n’empêche pas Rose, héroïne de la pièce Rose et Blanche, d’être tellement friande de frites qu’elle en mange un jour au moins six portions (11).

 

(1) Gazette des théâtres, 11 septembre 1836, p. 499, col. 1, 2.

 

(2) Honoré de Balzac, Une fille d’Ève, scène de la vie privée, Paris, Hyppolyte Souverain, 1839, p. 206.

(3) La phalange, 20 janvier 1843, col. 1452.

(4) Marc Fournier, "Madeleine", Revue des feuilletons, journal littéraire composé de romans, nouvelles, anecdotes historiques, etc., Paris, 1843, p. 491.

(5) Œuvres complètes d’Auguste Ricard, t. 1, Paris, Gustave Barba, 1841, p. 20.

(6) Philibert Audebrand, Romanciers et viveurs du 19e siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1904, p. 24.

(7) Paul de Kock, La Demoiselle du cinquième, t. 1, Bruxelles, A. Lebègues, 1856, p. 212.

(8) Paul de Kock, « Carotin », Romans illustrés, Paris, Imprimerie Walder, 1850, vol. 2, 17, 18, vol. 2, 17, 18.

(9) Paul de Kock, Constant Guéroult, Le cauchemar de son propriétaire, vaudeville en un acte, Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des Folies-Dramatiques, le 4 août 1849, Paris, 1849, p. 5, col. 1.

(10) Pierre Tournemine, Le château d’Hutteldorf, Vaudeville en un acte, Paris, Barba, 1836 p. 20.

(11) Félix Arvers, Rose et Blanche, vaudeville en un acte, Paris, Marchant, 1837, p. 4, col. 2.

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1840, la rondelle devient bâtonnet

 

Dans la gastronomie bourgeoise, le calibre de pomme de terre frite varie en fonction de son usage et de l’humeur du cuisinier : "Crues ou cuites, on les coupe en morceaux, d’une dimension plus ou moins grande, selon le goût (1)." S'il arrive qu'on la tourne en boules pour garnir le beefsteak (2), on peut également les couper en quartiers longs pour faire des beignets :

 

"Pommes de terre frites. Pelez des pommes de terre crues ; coupez-les par tranches minces ou par quartiers longs, trempez-les dans une pâte et faites-les frire de belle couleur (3)."

 

C’est tout de même la version en tranches minces qui demeure la plus prisée. Cette forme dite « en liard » comporte toutefois une difficulté. Comme les rondelles collent entre elles, leur bonne cuisson nécessite une attention de chaque instant. En 1815, Étienne Munier (1732-1820) propose une première solution consistant à les découper en morceaux plus épais :

 

"J’observe seulement que les Pommes de terre coupées en tranches minces, sont sujettes à se coller les unes aux autres, et que, pour éviter ce petit inconvénient, il vaut mieux les diviser en petites parties un peu épaisses et irrégulières (4)."

 

Cette injonction est visiblement bien suivie, car on passe d’une épaisseur d’environ 3,5 mm en 1806 (5) à 7 mm en 1822 (6).

Dans la rue, l’évolution est encore plus impressionnante. En 1840, pour la première fois, un observateur témoigne d’une forme étroite et allongée en losanges qui est également celle des frites de l’acteur des Funambules (voir ci-contre) caricaturé par Daumier en 1842 :

"Elle [la marchande] prend l’une après l’autre toutes les pommes de terre qui composent sa provision du jour, en enlève la peau avec toute l’économie possible, les découpe en capricieux losanges, les verse dans la graisse qui frémit, les tourne et les retourne en tous sens à l’aide d’une large écumoire, et les retire enfin lorsqu’elles se sont empreintes de cette couleur dorée qui les rend si appétissantes (7)."

 

En 1845, sur la gravure de Charles-Joseph Traviès de Villers, Comme on dîne à Paris, un couple de deux misérables se tenant sur le Pont-Neuf se partage un paquet de pommes de terre frites en bâtonnets nettement plus réguliers (voir ci-contre). Les pointes du losange sont rognées, la frite en parallélépipède rectangle est née ! Cette nouvelle mode résulte probablement de la nécessité des marchandes de rue de faciliter leur travail, étant donné que les bâtonnets collent beaucoup moins les uns aux autres que les rondelles.

 

La nouvelle forme des frites n’entre dans les livres de cuisine qu’une dizaine d’années plus tard. En 1852, Le trésor de la cuisinière propose de découper les pommes de terre en « petits quartiers » (8). En 1856, Antoine Gogué conseille de les découper en « morceaux longs et carrés » tout en précisant que « c’est ainsi qu’on les coupe habituellement quand elles doivent être employées comme garniture de biftecks ou de côtelettes (9). »

 

Il faut tout de même attendre le 20e siècle pour que le bâtonnet s’impose définitivement, aussi bien dans les livres que chez les professionnels. La forme en rondelles est encore prescrite en 1940 dans un livre de cuisine domestique belge (10), mais n’apparaît plus après la Deuxième Guerre mondiale. En 1949 l’expression « couper en frites » signifie clairement « couper en bâtonnets » (11).

 

Bref, au cours des années 1830 et 1840 la pomme de terre frite s’impose comme un symbole identitaire de l’alimentation parisienne. Dans la cuisine domestique et des restaurants, elle gagne la faveur du public avec le fameux « bifteck frites » qui demeure aujourd’hui encore le grand classique des bistrots. Dans la rue, on ne jure plus que par la frite qui frétille dans une vieille poêle d’une marchande en plein vent, d’abord sous forme de rondelles, ensuite sous celle de bâtonnets. Ainsi, la frite, c’est Paris ! comme le souligne bien le personnage de Pauline sur les planches du Théâtre des Variétés en 1837, « Vous dînez à Paris des pommes de terre frites, et vous prenez votre café à Saint-Pétersbourg (12). »

 

 

 

(1) Horace-Napoléon Raisson, Le cordon bleu, ou Nouvelle cuisinière bourgeoise, rédigée et mise en ordre alphabétique par Mlle Marguerite, Paris, Baudoin frères, 1827, p. 78.

(2) André Viard, Pierhugue, Fouret, Le cuisinier royal, Paris, J.-N. Barba, 1822, p. 67.

(3) Borel, Nouveau dictionnaire de cuisine, d’office et de pâtisserie, Paris, Corbet aîné, 1826, p. 482, 483.

(4) Etienne Munier, Notice sur la culture et l’usage des pommes de terre, Angoulême, François Trémeau, 1815, p. 28

(5) André Viard, Le cuisinier impérial, Paris, 1806, p. 386, 387.

(6) Aglaé Adanson, La maison de campagne, Paris, Audot, 1822, p. 39, 40.

(7) Mainzer, "La marchande de friture", Les français peints par eux-mêmes, Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, t. 5, Paris, L. Curmer, 1842,, p. 313-315.

(8)  Périgord (pseudonyme d’Horace Raisson), Le Trésor de la cuisinière et de la maîtresse de maison, Paris, Comptoir des imprimeurs, 1852, p. 169.

(9) Antoine Gogué, Les secrets de la cuisine française, Paris, L. Hachette, 1856, p. 334, 335.

(10) Mme Gauthier-échard, Le livre de la maison, Liège, Desoer, 1940, p. 59.

(11) Tante Claire, La cuisine pour tous, Tournai, Editions le Foyer Moderne à Tournai, 1949, p. 102.

(12) Cogniard, Deslandes, Didier, Paris, Portier, je veux de tes cheveux ! Anecdote historique en un acte, représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre des variétés, le 7 octobre 1837, Marchant, 1838, p. 11, col. 2.

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La première représentation de frites en forme de parallélépipèdes rectangles. Charles-Joseph Traviès de Villers, Comme on dîne à Paris, 1845, Paris.

La première représentation de frites allongées, en 1842, deux ans après une première mention dans un texte. Honoré Daumier, « L’acteur des funambules », Le Charivari, 19 février 1842.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

En 1890 à Paris, la forme en rondelles est encore répandue. Chromo d'environ 1890. Hugues Henri, Carrément frite, Waterloo, La Renaissance du livre, 2012, p. 18.

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